Un Homme Sauvage aux châteaux d’Ottrott !

L’image et le mythe de l’Homme Sauvage figurent parmi les sujets de prédilection des auteurs et des artistes du Moyen Age. Toute l’Europe médiévale connaît cette figure mythique. On la retrouve aussi bien dans les légendes des pays du Nord que dans les romans anglais, bretons ou même italiens. Ce personnage, situé à mi-chemin entre les elfes et les hommes civilisés, est particulièrement représenté dans les contrées germaniques. Le mythe de l’homme vivant seul dans la forêt, loin de la civilisation, se rencontre dans les mythologies les plus anciennes. On le trouve aussi bien dans l’Épopée de Gilgamesh, que dans les légendes grecques sous la forme des silènes et des faunes. Dans la Bible, Nabuchodonosor, roi de Babylone, est puni par Dieu de son orgueil et de sa vanité. « C’est ce qui arrive aussitôt à Nabuchodonosor : les hommes le chassent. Il mange de l’herbe avec les bœufs, son corps est trempé par la rosée du ciel jusqu’à ce que ses cheveux poussent comme des plumes d’aigle, ses ongles comme des griffes d’oiseau » La Bible, Livre de Daniel, 4-30

Les gravures

Les dessinateurs allemands sont nombreux à s’être intéressé à ce thème. Nous avons choisi deux gravures pour illustrer notre propos. La première a été réalisée par Hans Burkmair en début du XVIème siècle. L’Homme Sauvage est un géant couvert de poils. Armé d’un gourdin, il combat avec succès un groupe de soldats bien armés.

Dans un style analogue, voici l’œuvre de Martin Schongauer (~1490). L’Homme Sauvage, pieds nus, velu, nous présente un écu orné d’un lévrier. On peut penser aux armes des Wintzenheim. Il est, lui aussi, armé d’un simple gourdin.

Les tapisseries

Le thème se retrouve dans plusieurs tapisseries de la même époque. Au Musée de l’ Œuvre Notre Dame à Strasbourg, une tapisserie datée de 1420 nous propose plusieurs exemples. Un Homme Sauvage est endormi sous une tente, un autre fait rôtir une volaille. Une Femme Sauvage dresse la table. (sic !)

Dans notre deuxième exemple, une dame de jadis semble chercher à apprivoiser un Homme Sauvage qu’elle tient enchaîné.

Nous avons, dans un autre article, présenté la Tapisserie de Sainte Attale. Lors de sa dernière restauration (1950) un fragment a été détaché de la tapisserie : il représentait un Homme Sauvage entouré d’un faucon et d’une licorne. Voici une image de cet homme, publiée dans le livre de monsieur Ohresser.

Autres représentations

Les sculpteurs de nos cathédrales se sont également saisis du thème. Témoin cette gargouille de la cathédrale de Moulins.

Plus étonnant, plusieurs villes et régions allemandes ont frappé des monnaies où sont figurés des Hommes Sauvages. Voici quelques exemples de thalers de la région de Brunswick.

Le Bal des Ardents

Cette vogue de l’Homme Sauvage eut le 28 janvier 1393 une conséquence inattendue dans le Royaume de France. Nous sommes à Paris, dans l’Hôtel Saint-Pol. La reine Isabeau de Bavière a organisée une fête pour le mariage de sa suivante Catherine. La cour s’amuse, la journée n’est que fêtes et banquet. Le soir venu, vient le bal. Les musiciens emplissent la salle de musique et de chants. Six Hommes Sauvages apparaissent soudain. Ils marchent et crient comme des bêtes. Vêtus de collants, couverts de poils et d’étoupe, ils portent des masques de bêtes. L’effet est saisissant, le succès complet. La cour s’amuse. Bigre ! On connaîtra par la suite les noms des grands personnages qui se sont ainsi costumés : le comte de Joigny, le sire de Nantouillet, Yvain fils de Gaston Phébus, Charles de Poitiers, Hugues de Guisay et le roi de France lui-même Charles VI. Charles a, alors 25 ans. La fête ne durera pas longtemps. On n’y voit guère, le soir tombé, dans l’Hôtel Saint-Pol. Par prudence, on avait fait éloigner les candélabres. Le duc Louis d’Orléans souhaite cependant reconnaître les joyeux danseurs. Il se saisit d’une torche et s’approche de la sarabande. Les costumes s’embrasent instantanément. Poix, poils, étoupe, étoffes fines, les six jeunes hommes sont en feu ! Quatre vont y laisser la vie ! Seuls le sire de Nantouillet et le Roi de France survivront. Nantouillet a pu se jeter dans un chaudron, dans la cuisine toute proche, et le Roi a été sauvé par la présence d’esprit de sa tante, la Duchesse de Berry qui l’a promptement enveloppé dans la longue traîne de sa robe de bal et a ainsi étouffé les flammes.

La santé mentale de Charles VI était chancelante avant ce bal… Le jeune roi est fortement ébranlé par la mort horrible de ses amis. Le duc d’Orléans, responsable de l’accident est son propre frère, éventuel successeur à la couronne. Etait-ce bien un accident ? N’en voulait-on pas à sa personne ? Charles VI régnera encore 29 ans. Il est connu dans nos manuels d’histoire sous le nom de Charles le Fou.

L’Homme Sauvage du Rathsamhausen à Ottrott

Mais pourquoi nous racontes-tu cette histoire, PiP ? Et quel rapport avec nos châteaux ? J’y viens, nous y voilà. Récemment, nous, Amis des Châteaux d’Ottrott, avons nettoyé l’annexe de la forge du Rathsamhausen. Cette pièce où Jacques de Hohenstein et les siens faisaient couler des colifichets en laiton. (cf. notre article ‘La forge du Rathsamhausen). Et bien, Amélie a trouvé un fragment de carreau de poêle. En voici une photographie :

Certes, l’objet a subi les outrages des temps. Mais observez bien. Même longs poils couvrant le corps, même pied humain, nu. Dommage que nous n’ayons pas trouvé l’ensemble du personnage. Le fragment mesure 13 cm de hauteur. La demeure des Hohenstein possédait dans une des salles du Rathsamhausen un kachelofe décoré d’Hommes Sauvages.

Illustrations

La plupart des illustrations proviennent de plusieurs sites Internet. Signalons le site de madame Michèle Aquaron, très complet, bien documenté. Le lecteur intéressé s’y reportera avec bonheur. (www.michele-aquaron.com ) Bal des Ardents, miniature de Philippe de Mazerolles, 15ème siècle Gravure du géant sauvage, Hans Burkmair, XVIème siècle Homme Sauvage à l’écu, Martin Schongauer, ~1490 Photographie du carreau de kachelofe, PiP

Source

H. Haug, L’Art en Alsace, 1962 X. Ohresser, Les tapisseries de l’église Saint-Étienne de Strasbourg, 1968 F. Autrand, Charles VI, 1986

1 commentaire sur “Un Homme Sauvage aux châteaux d’Ottrott !”

  1. Bonjour !
    L’écu tenu par l’homme sauvage de Schongauer pourrait aussi être celui de l’abbaye de Murbach, ou de l’un de ses vassaux, p. ex. les Hungerstein. En revanche, pour les Wintzenheim, je ne connais qu’un écu très différent (un arbre stylisé, et en-dessous un anneau). J. Kindler von Knobloch, Der alte Adel im Oberelsass, 1882, 109, en indique plusieurs autres, mais aucun au lévrier.
    En biblio, on pourrait ajouter Anna Rapp, Zahm und Wild [« domestique et sauvage »], 1990. C’est le catalogue d’une exposition de tapisseries du 15e s. où les hommes sauvages sont bien représentés.
    J’imagine aussi qu’on pourrait trouver divers carreaux à l’homme sauvage complets dans J.P. Minne, La céramique de poêle de l’Alsace médiévale, 1977.
    Bien cordialement

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