La porte insolite du donjon-palais du Rathsamhausen

L’an passé, nous vous avions proposé une ‘visite’ du second étage du donjon-palais du Rathsamhausen. Les deux cheminées romanes, la porte ouvragée, les baies romanes y sont toujours en place, somptueuses, à plus de seize mètres du sol. (pour en savoir plus, cliquez sur le lien).
Aujourd’hui, nous nous intéressons au premier étage de ce même donjon carré. Plus précisément, nous nous finirons par la porte de la bretèche nord, pour le moins étonnante.

Vue d’ensemble du premier étage

Voici un plan schématique de ce niveau.

Si le second niveau a peu évolué au cours des siècles, le premier étage a subi de nombreuses modifications. Nous avons représenté en bleu foncé le projet initial.

Mur Nord

L’accès se faisait à partir de la cour romane. Un escalier de bois montait à une petite bretèche (9). La porte (1) est située dans l’angle nord ouest du donjon.
Une vaste cheminée romane occupe une bonne part du mur.
Un dispositif de chauffage (2) est inclus dans l’épaisseur de la muraille. Il s’agissait d’un brasero chauffant la pièce et alimenté de l’extérieur sur une petite bretèche (8). Ce dispositif existe également au deuxième étage, nous l’avons décrit dans l’article cité ci-dessus.
Une double baie romane éclaire la pièce (3). (voir notre article dédié à cette fenêtre)

Mur Est

Deux fenêtres identiques à celle du mur Nord (3 et 4) s’ouvraient au dessus du toit du logis roman.

Mur Sud

La porte (5) donne accès à la petite bretèche sud (8), qui devait porter des latrines.
Deux baies romanes identiques aux précédentes (3) sont toujours présentes. Une troisième a été démontée lorsque fut créée la baie renaissance (6).

Mur Ouest

Situé du côté prévisible de l’attaque, le mur est complètement aveugle.
Sur notre schéma, les extensions (1260-1350) ont été figurées en bleu ciel. A l’est, on double le mur du logis jugé trop faible. A l’ouest, la deuxième enceinte vient s’adosser au donjon-palais.

Les corbeaux à liserets

Les Travaux des Müllenheim

Les transformations les plus importantes ont lieu au XVIème siècle. (elles sont figurées en couleur rose sur le plan).
En 1477, conséquence probable du complot avorté de Jacques de Hohenstein, le château passe à Daniel de Müllenheim, son gendre. De 1521 à 1540 , les fils de ce dernier, Christoph et Caspar effectuent des travaux parfois qualifiés ‘d’embellissement’. Jugeons en !

Sur le mur sud, deux vastes fenêtres, en arcs surbaissés, sont ouvertes.
Sur le mur est, une des doubles fenêtres est murée, la seconde est transformée en porte qui permet de rejoindre l’étage du logis, qui a gagné un étage entre-temps.
Nous étudierons plus avant les modifications apportées au mur nord.

Sur la moitié est de la tour, les Müllenheim décident de partager l’espace également en hauteur. En effet, la hauteur de la salle primitive était de 4 mètres 90 ! Un plafond intermédiaire est posé à 2 m 60 du plancher. Plusieurs corbeaux ont été ajoutés sur les murs nord et sud, juste au dessus des fenêtres romanes. L’ensemble devait être couvert d’un genre de toiture, comme l’indique l’arrachement bien visible sur le mur nord.

En fait ‘d’embellissement’, il semble que les Müllenheim aient plutôt effectués des travaux de confort en réduisant la hauteur sous plafond, en créant une porte de communication avec le logis et en ouvrant des baies plus lumineuses sur la façade sud.

Au demi étage supérieur, deux nouvelles fenêtres ont été ouvertes à l’est.

Selon l’étude de Thomas Biller, il semble que l’espace ait également été cloisonné en plusieurs pièces. Nous avons reporté en rouge sur notre schéma l’emplacement des cloisons proposées par Thomas.

Modifications sur le mur Nord

Sur le mur nord, une nouvelle porte a été créée. Bizarrement, celle-ci chevauche d’un bon tiers la cheminée romane. Bigre !

L’esthétisme est discutable. De prime abord, on comprend mal le besoin d’un tel saccage… Tentons une explication ! Initialement, le dispositif de chauffage par brasero (2) était alimenté à partir de la bretèche (8). On devait atteindre celle-ci à partir de la cour par une échelle, ou un escalier de bois. La cour romane a du être jugée trop exiguë, ou bien l’accès au brasero trop difficile. On a prolongé la bretèche vers l’ouest, d’où les corbeaux ajoutés. On a ouvert cette porte, condamnant ainsi la cheminée, ou tout du moins en réduisant son efficacité. Les Müllenheim devaient résider dans la moitié est du donjon-palais et avaient délaissé cette cheminée à feu ouvert. Les cloisons décelées par Thomas Biller étaient bien réelles et bien utiles !

Une question reste posée… Si les Müllenheim délaissent cette cheminée, pourquoi gardent-ils le dispositif à base de brasero ? Celui-ci ne devait pas apporter un réel confort. On comprendrait plus facilement une préférence pour les bons gros kachelofe, ces poêles de faïence alsaciens, beaucoup plus efficaces. (voir notre article sur le kachelofe aux armes des Müllenheim). Au deuxième étage du donjon carré, le dispositif a été muré… pas au niveau étudié aujourd’hui. C’est étonnant.

La porte de la bretèche

La porte ainsi créée était donc purement utilitaire… Juste utilisée par les valets pour desservir le brasero, on comprend mieux le peu de soin apporté à sa réalisation. Voici quelques photographies de cette porte.

Coté intérieur : aucune pierre taillée, juste des moellons équarris.

Coté extérieur : le tour de la porte de forme ogivale est constitué de pierres taillées. Sans être parfaite, l’apparence est plus soignée qu’à l’intérieur.

Voûte : seuls les premiers claveaux sont taillés. Le reste de la voûte est constitué de moellons.

Fin du fin, une des pierres du montant de l’encadrement est un réemploi étonnant. Jugez par vous même ! Il s’agit d’une base de colonne. Les Müllenheim ont vraisemblablement réutilisé le pied d’une colonnette de leur magnifique cheminée romane, ainsi mutilée.

Les frères Christoph et Caspar de Müllenheim ont construit à l’économie sans respect pour le travail d’artistes des créateurs du donjon-palais !

Leurs travaux n’étaient qu’utilitaires… Pfff ! …

Sources

T. Biller, Ottrotter Schloesser, Band 2, 1975

G.Bischoff, J.M. Rudrauf, Les châteaux forts autour du Mont Sainte-Odile, 2019

Illustrations

Dessin de l’intérieur du Rathsamhausen, Louis Laurent-Atthalin, 1836

Photographies, EtF et PiP

Schéma des lieux, élévation du mur nord, relevé de la porte, PiP

Un grand Merci à Etienne qui m’a bien motivé et aidé pour cet article.

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