Der wilde Jäger im Ottrott

Dernièrement, mes promenades ont tendance à me mener aux châteaux d’Ottrott. Mes lectures tournent autour de l’histoire des deux vieux burgs qui dominent la plaine d’Alsace entre Obernai et Mont Sainte Odile. C’est aujourd’hui l’occasion de vous raconter la légende du ‘Wilde Jäger’, ce féroce chasseur qui, la nuit, après minuit, hante les forêts entre le château de Lutzelbourg et l’Elsberg.


La légende du Féroce Chasseur, selon C. EM Matthis


Dans son livre dédié à l’Alsace, Matthis raconte le voyage de la famille du colonel Lamy en Alsace. Dans les premiers chapitres, Lamy parcourt le Mont Sainte Odile et est logé dans la maison forestière des châteaux d’Ottrott par le garde Harold. Un soir, le fils du forestier raconte que la petite maison située sous le château de Lutzelbourg serait hantée ! Un homme la quitterait la nuit pour des folles chevauchées vers l’Elsberg, entouré d’une meute de chiens hurlants. Suit alors une histoire effrayante !

Selon Matthis, nous sommes au dixième siècle, sous le règne d’Hermann de Souabe, duc d’Alsace. Bigre ! Sur le rocher se dresse le burg du comte Eberhard, surnommé le Sauvage, un homme ‘cruel et sans religion, qui ne se plaisait qu’aux orgies, à la chasse et à la guerre’.

Un dimanche, délaissant l’appel des cloches à la messe, Eberhard décide de partir à la chasse, vers la plaine. Il rencontre alors deux cavaliers bien étranges. Le premier est jeune, beau, blond, aux yeux bleus et monte un cheval blanc. Le second est vieux, laid à frémir, regard torve, il monte un cheval noir.

Le cavalier blanc enjoint Eberhard de ne pas chasser ce jour. Le cavalier noir le presse d’éviter les ‘sottes litanies’ des moines et de continuer sa chasse. Ce que s’empresse de faire Eberhard.

Il s’en suit une folle chevauchée, où on voit le comte se comporter de façon fort peu digne. Eberhard voit tomber de fatigue ses piqueurs et veneurs, sans arrêter sa course. Il poursuit un cerf blanc (sic) jusque dans les champs de blé de pauvres paysans , qui voient leur récolte détruite par la chasse. Plus loin, le cerf se réfugie au sein d’un troupeau. Le Comte Sauvage massacre pâtres et troupeau….

A chaque exaction, le cavalier blanc tente de s’interposer, le cavalier noir pousse Eberhard à passer outre.

Enfin, le cerf se réfugie dans la chapelle d’un ermite ! L’ermite et le cavalier blanc adjurent le Comte de respecter le sanctuaire. En vain ! Mais voici la fin de cette terrible histoire racontée par C.EM. Matthis.

 

Doho, Houdada ! Dût cette bête encornée s’aller cacher au septième ciel, ce n’est ni toi, ni ton Dieu qui m’empêcherez de l’atteindre !

 

A peine eut-il proféré ce blasphème que l’ermite ainsi que la chapelle disparurent soudainement à ses yeux. Il regarda derrière lui : son cortège s’était évanoui également. Le comte se trouvait au milieu d’une clairière où régnait de toutes parts un silence lugubre. Terrifié, il porta son cor à ses lèvres : l’instrument ne rendit aucun son. Il appela : l’écho seul de sa voix lui répondit. Il éperonna son cheval : l’animal resta comme pétrifié. La nuit se mit alors à tomber. Un bruit semblable à celui de la mer en courroux s’éleva dans les airs et une voix puissante comme le tonnerre cria aux oreilles du chasseur.

  • Homme sans entrailles, suppôt de l’enfer ! tu as insulté Dieu et sa créature ;l e sang de tes victimes réclame vengeance ! Sois maudit ! au milieu de toutes les horreurs démoniaques, tu continueras ta chasse satanique jusqu’au seuil de l’éternité, pour servir d’exemple aux tyrans, qui comme toi se complaisent dans le crime, et ne songent qu’à assouvir leurs passions. !C.EM. Matthis, L’Alsace et les alsaciens à travers les sièclesFichtre ! Que voilà une belle histoire à raconter aux enfants, le soir à la veillée.

 

  • Au même instant une main gigantesque sortit de terre et tordit le coup au noble seigneur. Puis des éclairs sillonnèrent la forêt, une mer de feu entoura Eberhard, des milliers de monstres et de molosses furieux s’agitèrent dans les flammes crépitantes, et le comte sauvage, les cheveux hérissés, les yeux lui sortant des orbites, le col disloqué, la face dans la nuque, enfonça ses éperons dans les flancs de son cheval. Le coursier se cabra et partit comme une flèche, entraînant sa suite diabolique qui emplissait au loin les halliers de clameurs et de hurlements lamentables. Et depuis de moment le Rheingraf mène cette chasse fantastique à travers les siècles, le jour dans les entrailles de la terre, la nuit au milieu des airs, semant la terreur et l’effroi.

Le Chemin des Chasseurs, à Ottrott


 

La légende du Féroce Chasseur peut sembler un rien trop ‘bien-pensante’ pour posséder la moindre base de réalité. Cavalier blanc contre cavalier noir, le bien contre le mal. Un comte ‘cruel et sans religion’ qui ne respecte pas une chapelle et finit maudit, poursuivi par une meute de monstres… Le lecteur pense à une fable pour les enfants. Cependant, à deux pas des châteaux d’Ottrott, vous pouvez suivre le Chemin ‘des’ Chasseurs ! Et quel était le nom de ce sentier voici quelques années : Jägerpfad ! Que nous traduirions plutôt par le Sentier ‘du’ Chasseur !

Suivons un instant le tracé de ce sentier… Il débute au pied de la maisonnette ‘hantée’ et part, à flanc de colline, comme pour rejoindre Sainte-Odile, vers Saint-Gorgon, où se tenait, un temps, une chapelle. Notre cerf blanc aurait-il cherché refuge à Saint-Gorgon ?


La poésie de Gottfried August Bürger


Allons, allons… quittons ces rêves ! Nous sommes bien loin de la réalité. Matthis rapporte de façon imagée dans son livre, une histoire plus ancienne. Cette première version a été écrite en 1778 par Gottfried August Bürger, un poète allemand. Sous le titre ‘Der wilde Jäger’.

 

Dans les vingt-six strophes de six vers de son poème, Gottfried ne cite pas de lieu, ne donne pas le nom du comte qui est désigné par le terme générique de ‘Rheingraf’. Par contre le récit, les deux cavaliers, la rencontre avec les paysans, puis les pâtres, puis l’ermite, tout raconte la même histoire : le comte ne songe qu’à sa chasse et ne respecte ni les champs, ni les troupeaux, ni même l’Eglise. Sa conduite semble même plus dure envers les paysans et les bergers. Ses paroles sont plus violentes envers l’ermite. Mais, pour finir, sa punition est la même : le cou rompu, le comte est condamné à parcourir la forêt, la nuit, jusqu’à la fin des temps.

Voici les dernières strophes de la poésie de Gottfried.


Es flimmt und flammt rund um ihn her,

Mit grüner, blauer, roter Glut;

Es wallt um ihn ein Feuermeer;

Darinnen wimmelt Höllenbrut.

Jach fahren tausend Höllenhunde,

Laut angehetzt, empor vom Schlunde.

 

Er rafft sich auf durch Wald und Feld,

Und flieht lautheulend Weh und Ach;

Doch durch die ganze weite Welt

Rauscht bellend ihm die Hölle nach,

Bei Tag tief durch der Erde Klüfte,

Um Mitternacht hoch durch die Lüfte.

Im Nacken bleibt sein Antlitz stehn,

So rasch die Flucht ihn vorwärts reißt.

Er muß die Ungeheuer sehn,

Laut angehetzt vom bösen Geist,

Muß sehn das Knirschen und das Jappen

Der Rachen, welche nach ihm schnappen. –

Das ist des wilden Heeres Jagd,

Die bis zum Jüngsten Tage währt,

Und oft dem Wüstling noch bei Nacht

Zu Schreck und Graus vorüberfährt.

Das könnte, müßt er sonst nicht schweigen,

Wohl manches Jägers Mund bezeugen.

Gottfried August Bürger, Der wilde Jäger,


Pour nos quelques lecteurs, improbables, qui ne liraient l’allemand, voici la traduction poétique de ces mêmes vers, écrite par Gérard de Nerval. (Nous ne nous refusons rien !)

‘Une flamme bleue, verte et rouge éclate et tournoie autour de lui… Il est dans un océan de feu ; il voit se dessiner à travers la vapeur tous les hôtes du sombre abîme ; … des milliers de figures effrayantes s’en élèvent et se mettent à sa poursuite.

À travers bois, à travers champs, il fuit, jetant des cris douloureux ; mais la meute infernale le poursuit sans relâche, le jour dans le sein de la terre, la nuit dans l’espace des airs.

Son visage demeure tourné vers son dos : ainsi il voit toujours dans sa fuite les monstres que l’esprit du mal ameute contre lui ; il les voit grincer des dents et s’élancer prêts à l’atteindre.

C’est la grande chasse infernale qui durera jusqu’au dernier jour, et qui souvent cause tant d’effroi au voyageur de nuit. Maint chasseur pourrait en faire de terribles récits, s’il osait ouvrir la bouche sur de pareils mystères.’


L’abri sous roche de l’Elsberg


Le livre de Matthis est riche en anecdotes. Plusieurs ont été déjà rapportées sur notre site. Mais, pour compléter notre propos, revenons à l’Elsberg, avec cette étrange histoire que nous n’avons jamais rencontrée par ailleurs. Selon Matthis, en 1891, l’abri sous roche qui est situé sous le kiosque était habité. Martin Fantaleyron était natif du Périgord. Lors de la guerre de 1870, son fils, Pierre, avait été appelé eu front, et y avait trouvé la mort. Martin serait alors venu en Alsace pour être plus proche de son enfant.

Sans ressources, il vivait dans la petite grotte qu’il avait aménagée. Réserve d’eau, petit poêle à bois. Une chèvre lui tenait compagnie. Martin chassait la marte et le renard pour en vendre les peaux. Les gens du pays l’appelaient le ‘Steinmartel’. Martin recherchait les objets préhistoriques : haches, pointes de lances, flèches en silex, objets de pierre polie, objets de bronze, monnaies gauloises et romaines.

(Si un lecteur ottrottois avait des détails, qu’il n’hésite pas à nous joindre).


Le Bocksfelsen ou Bocksstein, à Saint-Nabor


A quelques pas du chemin ‘du’ ou ‘des’ chasseurs, non loin de Saint-Gorgon, un autre lieu était encore sous peu source de légende : le ‘Bocksfelsen’, que vous pouvez retrouver sur les vieilles cartes du Club Vosgien sous le vocable de ‘Bocksstein’. Le ‘Rocher du Bouc’ dominait le village de Saint Nabor, non loin de Saint -Gorgon. Selon les légendes rapportées par Schweighäuser (en 1825), des esprits maléfiques hantaient cet amas de rochers qui surplombait la vallée. Ces diables importunaient les voyageurs et les habitants des villages environnants. A cet endroit, notre ‘Féroce Chasseur’ aurait craché sur la roche ! Bigre !

Selon une source bien informée et proche des lieux et de ces phénomènes para-normaux, le Bocksstein aurait été victime, voilà quelques années, des dernières extensions des Carrières de Saint Nabor. Pffff… disparu !

(Cette dernière affirmation reste à confirmer, merci de me communiquer vos remarques.)


Sourions un instant….


Les histoires de ‘spectre chasseur’ sont courantes dans les légendes germaniques. Les versions sont nombreuses, la trame est souvent la même. Mais, intéressons-nous, selon les auteurs, aux cris des chasseurs pour relancer la meute….

Doho, Houdada, selon Matthis

Horrido, Hussasa, selon Bürger

Huhde, Hudada, selon Stöber

Bigre !

 

Finement, August Stöber termine ‘sa’ version de ‘notre’ histoire par les mots suivants :

‘Sein Jagdruf war‘ Huhde, huhdada !’ und das Hundegebell ‘Bahbahbäh’.

Jetzt wird er nicht mehr, oder nur selten gehört !’

Pour les non-alsaco-comprenants : Le cri du chasseur était ‘ Huhde, huhdada !’et celui des chiens ‘Bahbahbäh’.

Aujourd’hui, on ne l’entend plus, ou alors, rarement !

 

Soyons rassurés, nous pouvons marcher, même de nuit, sur le Sentier du Chasseur, notre Jägerpfad !

 

Merci à Pascal qui m’a prêté le livre de Matthis

Merci à Véro pour ses indications précieuses sur le Bocksfelsen


Sources


Gottfried August Bürger, Der wilde Jäger, 1778

August Stöber, die Sagen des Elsasses, 1852

C.EM. Matthis, L’Alsace et les alsaciens à travers les siècles, 1891


Illustrations